« Big buzz » : le sens caché du Big Data

Spécialiste des technologies d’entrepôt de données, Pierre Bourguet analyse l’emballement médiatique suscité par les grands volumes d’information (big data). Son prochain article analysera l’effet « Big Brother ».

Qui se souvient encore des autoroutes de l’information et de la télématique ? Apparus au moment de la généralisation d’Internet, ces termes sonnent creux aujourd’hui. À mes yeux, le Big Data risque de connaître le même sort : l’évolution anecdotique du nom d’origine et la lente mutation vers un service d’utilité publique.

Si la très forte dilatation du volume de données stockées à travers le monde est une réalité, sa traduction en termes marketing n’est-elle qu’un miroir aux alouettes ? Qui donc aurait intérêt à entretenir ce nébuleux concept de big data  : les éditeurs de bases de données et de logiciels d’analyse désireux de convertir un engouement médiatique en licences ? Leurs alliés statisticiens et mathématiciens, à la recherche de missions rémunératrices ou de sujets d’étude porteurs ?

Même si cette théorie d’un « complot vénal » autour du big data est stimulante, il faut reconnaître à l’opposé du spectre que progrès technologique et philanthropie font rarement bon ménage, et le modèle Open Source a démontré les déviances de la « gratuité à tout prix ». Quoi qu’il en soit, soyons rassurés : sans l’adhésion vigilante de ses usagers, aucun « progrès » ne dure bien longtemps.

En tous cas, de gros poissons mordent à l’hameçon. Pour preuve : en mars 2012, la Maison Blanche a proclamé « Big Data is a big deal » sous le contrôle de Barack Obama et annoncé son intention d’investir deux cents millions de dollars pour « approfondir la connaissance extraite de grands volumes de données numériques ». La volonté affichée est de faire converger la recherche des administrations, des universités, des entreprises et des ONG, dans les domaines de la santé, de la défense, de la consommation.

Du prédateur au bien public

On touche à mon sens ce qui devrait être la réalité de ces « constellations de données » : en faire des instruments au service du citoyen et du consommateur, pas des outils de manipulation utilisés sans que les individus en aient conscience. La frontière est naturellement poreuse entre commerce et déontologie, et l’État, communauté de citoyens, devrait agir en garant de l’intérêt numérique public, en encadrant les pratiques de collecte et d’analyse d’informations via Internet, en renforçant, en France, le rôle de gendarme de la Commission Nationale Informatique et Liberté, en soutenant, au niveau européen, les actions pour le « droit à l’oubli numérique » de la Commissaire à la justice, aux droits fondamentaux et à la citoyenneté (voir les cinq règles d’or  de la CNIL et les cinq orientations de la commission européenne).

Car aujourd’hui, le champ est laissé libre à des prédateurs de toutes sortes pour qui CRM signifie Customer Racket Management. On fait fonctionner à plein régime des fermes de serveurs « gavées » de données récupérées à l’insu des internautes et interprétées sans le consentement explicite des clients. Bien sûr, ces sociétés sans scrupules auront pris soin de noyer dans leurs conditions générales d’utilisation ou de vente l’alinéa qui stipule que « la personne accepte la libre utilisation de ses données de consultation et de ses informations personnelles ». Une veuve vient même de faire appel à un avocat spécialisé, parce que Facebook lui refuse le retrait de la page de son mari artiste décédé mais toujours sollicité, au prétexte que les conditions générales prévoient que seul le propriétaire de la page peut la clore ! Pour un vent de fronde contre les pratiques abusives d’un réseau social américain, combien de net entreprises passent au travers des mailles du filet et empilent les strates de données détaillées (les biens nommées « données atomiques »), censées devenir le pétrole de demain ?

Usages vertueux

Pourtant, s’il faut ne jamais oublier que derrière un atome peut se cacher une bombe, on se doit de compléter cette vision légale du Big Data, en reconnaissant ses aspects positifs. Les exemples d’utilisations vertueuses, même s’ils sont encore minoritaires, n’en restent pas moins … exemplaires. Pourquoi ne pas s’inspirer des modèles instaurés par Amazon ou eBay, ou par les grands distributeurs, qui font en sorte d’analyser les achats de leurs clients pour leur suggérer des produits ou des réductions de plus en plus corrélés à leurs attentes ? Comment ne pas souscrire à la détection des fraudes par le traitement adéquat de données massives, à l’amélioration des sites Internet par l’historisation des chemins de visite ou des données de suivi visuel, à la découverte d’une fuite sur un réseau d’eau ou de gaz par l’analyse des unités de consommation et des variations de pression, à l’anticipation des pics de consommations d’électricité ? Quel être humain serait prêt à renoncer auxprévisions météorologiques, entièrement fondées sur des Big Data centenaires ?

Utilisées de façon loyale et pertinente, les constellations de données peuvent briller au service du consommateur, du citoyen, du patient. Chacun, à notre niveau, faisons en sorte qu’elles ne se transforment pas en trous noirs qui absorberaient l’essence de nos vies numériques et privées.

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